lundi 25 janvier 2016

Ludwig Wittgenstein en toutes lettres !

Editions Beauchesne Ludwig Wittgenstein correspondance

Annoncée depuis plusieurs années, la correspondance philosophique de Wittgenstein a enfin paru aux éditions Gallimard. Et l’on peut dire que notre attente n’a pas été déçue. C’est un beau volume de 900 pages, naturellement publié aux couleurs de la Bibliothèque de Philosophie, collection qui fut fondée par Sartre et Merleau-Ponty. On regrettera seulement que le volume soit broché et non pas relié, ce qui devient une fâcheuse habitude chez Gallimard. Cette réserve matérielle mise à part, on a tout lieu de se féliciter de cette publication.

« La postérité nous jugera. Ou elle ne le fera même pas, et ce silence sera lui-même un jugement »[1]


Ludwig Wittgenstein correspondance éditions Beauchesne
Wittgenstein en 1910
Dans ce volume est donc réuni l’ensemble de la correspondance philosophique de Wittgenstein connue à ce jour. Soit plus de cinq cent lettres, principalement celles qu’adresse Wittgenstein et occasionnellement les réponses qui lui sont faites. Cette correspondance commence en 1911, date à laquelle Wittgenstein entame ses études de philosophie, et se termine en 1951, année de sa disparition.

Ces lettres sont adressées pour partie à de grandes figures intellectuelles, Frege, Russel ou Keynes, mais également à de nombreux autres correspondants, amis, élèves ou relations de Wittgenstein. Même si elles traitent principalement de questions philosophiques, elles n’en traitent pas exclusivement. Intitulée « Documents et échanges à caractère académique », la quatrième section de l’ouvrage contient des lettres et des documents ayant trait aux relations que Wittgenstein entretint avec l’administration de Trinity College et de l’Université de Cambridge où il enseigna. On y trouve également des extraits de comptes rendus des séances du Club des sciences morales auxquelles Wittgenstein participa. Si bien qu’au fur et à mesure de la lecture, on comprend mieux la personnalité de Wittgenstein, sa difficulté d’être et son extrême exigence. Difficulté dans les relations – ruptures et réconciliations sont nombreuses  –, difficulté dans l’élaboration de l’œuvre – on assiste à la complexe genèse du Tractatus –, difficulté à choisir un mode d’existence – tour à tour ingénieur, philosophe, jardinier, instituteur ou architecte – difficulté spirituelle – où l’on se rend compte que Wittgenstein est bien plutôt un croyant irréligieux qu’un incroyant religieux comme l’avance Jacques Bouveresse.

« Je prie Dieu de me rendre plus intelligent pour que tout me devienne enfin clair »[2]


Elisabeth Rigal qui a beaucoup œuvrée à une meilleure connaissance de Wittgenstein en France – elle fut, avec le regretté Gérard Granel, l’éditrice et la traductrice de nombreuses œuvres du philosophe aux éditions T.E.R. – livre là-encore un excellent travail. L’appareil critique qu’elle a établi ou traduit, est on ne peut plus éclairant et judicieux, un modèle du genre. Notes, commentaires, présentations des correspondants et bibliographie, seul manque un index. Si bien que cette correspondance est un complément de premier ordre aux grandes biographies de Wittgenstein, celle de Ray Monk[3] ou de Brian Mc Guinness.
Bibliothèque du Trinity College dans les années 1900

Et c’est justement cet éminent spécialiste de Wittgenstein[4] qui signe la postface de l’ouvrage. En une dizaine de pages, McGuinness esquisse une brève biographie intellectuelle de Wittgenstein à Cambridge. Elle clôt parfaitement ce recueil en restituant un peu de l’atmosphère bien particulière dans laquelle Wittgenstein évolua.


Cette correspondance devrait aussi bien satisfaire les étudiants et spécialistes de Wittgenstein que passionner un large public cultivé. Car quoi que l’on pense de la philosophie de Wittgenstein – elle a parfois soulevé quelques franches oppositions[5] – on ne peut nier la fascination exercée par un homme ayant eu une existence pour le moins hors du commun. Rappelons-en, pour conclure, quelques traits paradoxaux :

Wittgenstein est l’étudiant en aéronautique de 20 ans qui ébranle littéralement Bertrand Russell, philosophe de 17 ans son aîné, unanimement respecté et déjà élu à la Royal Society. Il est l’héritier d’une fortune considérable dont il se défait totalement au profit de sa famille et d’artistes dans le besoin. L’homme d’une exigence intellectuelle totale qui échange avec son ami Gilbert Pattison une correspondance (non retenue dans ce volume, on le comprendra…) faite de blagues potaches. Le pur intellectuel qui durant la guerre se conduit héroïquement. Le penseur de génie[6] qui se refuse à la philosophie et devient tour à tour instituteur, architecte ou jardinier. Enfin, le philosophe qui, bien que méconnaissant volontairement l’œuvre de la plupart de ses pairs et n’ayant publié qu’un seul livre de son vivant, n’en marqua pas moins l’histoire de la pensé contemporaine.

G. M.

Pour en savoir plus, il vous suffit de cliquer sur le livre ci-dessous:


Correspondance philososphique Ludwig Wittgenstein
Editions Gallimard, 902 pages, 39 euros.





[1] Lettre de Wittgenstein à Russell, 6 mai1920, in Ludwig Wittgenstein, Correspondance philosophique, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de Philosophie, 2015, p. 97.
[2] Lettre de Wittgenstein à Russell, 15 décembre 1913, in Ludwig Wittgenstein, Correspondance philosophique, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de Philosophie, 2015, p. 53.
[3] Ray Monk, Wittgenstein, éd. Flammarion, coll. « Grandes Biographie », 2009
[4] On doit au professeur britannique Brian McGuinness de nombreux travaux concernant Ludwig Wittgenstein, dont son impressionnant travail biographique : Wittgenstein, Les Années de jeunesse (1889-1921), éd. du Seuil, coll. « Fiction & Cie, 1991. Signalons également sa participation au colloque de Cerisy consacré à Wittgenstein : Brian McGuinness, « Wittgenstein et le Cercle de Vienne » in Renée Bouveresse-Quillot (dir.), Visages de Wittgenstein, éd. Beauchesne, coll. B.A.P., 1995, pp. : 91 – 103.
[5] Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer l’abécédaire de Gilles Deleuze. Alors qu’on l’interroge au sujet de la lettre W, Deleuze répond : «   W ? Il n'y a rien à W ! » Et lorsqu’on lui oppose le nom de Wittgenstein, Deleuze de poursuivre : « Non, je ne veux pas parler de ça. Pour moi, c'est une catastrophe philosophique, c'est le type même d'une école, c'est une réduction de toute la philosophie, une régression massive de la philosophie. C'est très triste l’affaire Wittgenstein. Ils ont foutu un système de terreur, où sous prétexte de faire quelque chose de nouveau, c'est la pauvreté instaurée en grandeur. Il n'y a pas de mot pour décrire ce danger-là. C'est un danger qui revient, ce n'est pas la première fois [...]. C'est grave, surtout qu'ils sont méchants, les wittgensteiniens. Et puis ils cassent tout. S'ils l'emportent, alors là il y aura un assassinat de la philosophie. C'est des assassins de la philosophie. » Gilles Deleuze  dans L'Abécédaire de Gilles Deleuze, documentaire réalisé par  Pierre-André Boutang en 1996, éd. Montparnasse, 2004.
[6]  Rappelons que G. E. Moore, son « professeur » à Cambridge, qualifiait la thèse de doctorat de Wittgenstein (qui n’est autre que le Tractatus logico-philosophicus) d’œuvre de génie. 

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